Changement climatique à Matsakabanja

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Émission KAROKE Mitsinjo

Un chemin d’adaptation fragile mais en émergence

La commune de Matsakabanja, située dans l’ouest de Madagascar, autrefois reconnue pour sa production agricole abondante et son élevage, se retrouve aujourd’hui en première ligne de la crise climatique. L’économie locale, longtemps soutenue par un climat prévisible et des terres fertiles, subit une transformation profonde à mesure que les effets du changement climatique s’intensifient. Et ces bouleversements sont loin d’être subtils. Ces dernières années, la commune a connu une chute drastique des précipitations, passant de 2 000 mm à seulement 500 mm par an en 2023. Alors que les premières pluies arrivaient autrefois en août, elles ne tombent plus désormais — de manière incertaine — qu’en octobre, voire pas du tout. Ce changement a bouleversé le calendrier agricole, retardé les semis, réduit les rendements, et aggravé l’insécurité alimentaire.

Les inondations constituent une perturbation supplémentaire. La digue d’Antongomena Bevary, autrefois un rempart essentiel contre les eaux saisonnières, est aujourd’hui défaillante. Les fissures et les faiblesses de sa structure ont entraîné des crues récurrentes, emportant la couche arable et inondant les terres cultivables. Les conséquences sont lourdes : environ 600 hectares de rizières et de champs de canne à sucre sont actuellement inutilisables à cause de l’ensablement. Ces pertes agricoles ne sont pas simplement environnementales — elles ont un impact économique profond, mettant en péril les moyens de subsistance de milliers de personnes et réduisant la capacité de la commune à s’autosuffire.

Face à cela, la population tente de s’adapter, mais ces efforts sont freinés par un manque de ressources et de soutien. Les technologies modernes d’adaptation — telles que les semences résistantes à la sécheresse, les systèmes d’irrigation économes en eau, ou encore la gestion améliorée des sols — restent rares. Leur diffusion est lente, freinée par la pauvreté, des infrastructures limitées et un soutien institutionnel insuffisant. Les communautés s’appuient donc sur ce qu’elles connaissent : savoirs traditionnels, modification des cycles agricoles, stockage adapté des denrées. Mais l’ampleur des défis dépasse souvent leurs capacités. Dans ce contexte, l’adaptation se fait, mais elle demeure fragile et inégalement répartie.

Les impacts ne sont pas les mêmes pour tous :

Lorsque les eaux montent, les femmes et les enfants sont parmi les plus vulnérables, en particulier les mères de famille et les élèves. Les villages sont inondés dès qu’il pleut. Les femmes ne peuvent plus cultiver lorsque les terres sont submergées, ce qui entraîne la perte des récoltes. Les enfants souffrent de diarrhée et tombent malades, faute d’hygiène et d’accès à de l’eau potable.

Un ancien raconte :
« En 1991, les eaux ont complètement recouvert la zone, toutes les routes étaient coupées. Beaucoup sont tombés malades, et il y a même eu des morts à cause du manque de moyens de transport pour intervenir. »

Il existe par ailleurs des lacunes importantes dans la prise en charge et la protection des différentes catégories de personnes. Dans les centres d’hébergement, les personnes déplacées ne sont pas accueillies selon leurs besoins spécifiques : hommes et femmes, enfants, personnes en situation de handicap, personnes âgées et femmes enceintes sont tous regroupés dans un même espace. Cela porte atteinte à la dignité humaine — même se changer devient un véritable défi.

Le tissu social de Matsakabanja évolue lui aussi. Alors que les conditions climatiques se détériorent dans le sud de Madagascar, de nombreuses familles migrent vers Matsakabanja à la recherche de conditions de vie plus stables. Autrefois, les flux migratoires vers la commune concernaient principalement les communautés Sakalava, Tsimihety, ainsi que quelques groupes venus du sud-est. Aujourd’hui, des migrants du sud — eux aussi frappés par les stress environnementaux — arrivent en plus grand nombre. Heureusement, les relations entre migrants et population locale demeurent paisibles et solidaires, témoignant d’une forte culture de l’accueil et de l’entraide. Mais cette tendance soulève des questions cruciales pour l’avenir : comment les services locaux s’adapteront-ils à cette demande croissante ? Les ressources foncières et hydriques deviendront-elles des objets de tension ? Et la migration peut-elle être intégrée aux politiques de développement local plutôt que traitée comme une réponse d’urgence ?

Parallèlement à ces évolutions démographiques, des efforts notables ont été déployés pour renforcer la préparation communautaire. Nous avons mis en place un Système d’Alerte Précoce local (SAP) destiné à aider les habitants à anticiper les catastrophes naturelles. Notre stratégie de communication intègre le système national d’alerte à travers un code couleur — vert pour la sécurité, jaune pour l’alerte, rouge pour le danger — permettant aux communautés de savoir quand agir. Des campagnes de sensibilisation ont été lancées pour expliquer le fonctionnement du système, l’emplacement des drapeaux, et les étapes à suivre en situation d’urgence. D’autres initiatives ont mis l’accent sur les bons comportements à adopter dans les abris d’évacuation, les pratiques d’hygiène, la protection des personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées, handicapées) et l’importance de la responsabilité collective en période de crise.

Ces programmes représentent des avancées importantes, mais ils révèlent aussi des failles structurelles persistantes. La compréhension des risques progresse au sein de la population, mais les moyens pour traduire cette connaissance en action restent limités. Dans de nombreux cas, les habitants savent ce qu’il faudrait faire, mais manquent des infrastructures, du soutien financier ou de l’appui institutionnel nécessaires à la mise en œuvre. Les autorités locales et les gendarmes jouent un rôle essentiel en période de crise : assurer la sécurité, porter assistance aux sinistrés, et relayer les messages d’alerte. Cependant, la coordination entre les services, la régularité des financements et la planification stratégique à long terme demeurent des défis majeurs.

Ce que montre Matsakabanja, c’est un schéma que l’on retrouve dans de nombreuses zones rurales vulnérables au climat : l’adaptation est en cours, mais sous forte pression. Les communautés ne sont pas passives — elles apprennent, improvisent, s’organisent. Mais sans investissements conséquents dans les infrastructures, les capacités techniques et la coordination institutionnelle, ces efforts risquent d’être submergés par l’intensité des phénomènes climatiques.

Plus largement, l’expérience de Matsakabanja offre des enseignements précieux pour les stratégies climatiques nationales et internationales. L’investissement dans les infrastructures — en particulier les digues et la gestion de l’eau — est fondamental. Les savoirs traditionnels, notamment ceux transmis par les anciens Sakalava, doivent être documentés et intégrés dans les cadres de résilience. La migration doit être considérée à la fois comme un mécanisme d’adaptation et une variable de développement, et non uniquement comme une urgence humanitaire. Et surtout, la résilience doit être comprise comme un processus dynamique, et non comme un état figé, nécessitant un apprentissage constant, l’engagement communautaire, et un soutien politique soutenu.

Mitsinjo s’adapte, mais le processus reste précaire. Les graines de la résilience sont là — dans l’initiative locale, la mémoire culturelle, et la solidarité sociale — mais elles doivent être nourries par un appui extérieur. Les décideurs publics, les bailleurs de fonds et les acteurs du développement ont un rôle à jouer pour renforcer ce que les communautés mettent déjà en place : construire des systèmes capables de résister aux chocs climatiques actuels tout en se préparant à ceux, plus graves encore, qui nous attendent.

Ce blog a été rédigé grâce aux échanges recueillis dans le cadre d’un magazine radiophonique mené à Mitsinjo lors de notre mission.
Vous pouvez l’écouter en cliquant ici : l’émission s’intitule « Karoke ».

Par Ny Ony Patricia ANDRIAMAHENINTSOA & Dr Velomahanina Tahinjanahary RAZAKAMAHARAVO